Comment (ne pas) arrêter le fascisme ?

Le danger de l’extrême-droite n’a pas disparu avec la fin de la seconde guerre mondiale, mais l’expérience à tirer de l’arrivée au pouvoir des fascistes et des méthodes de lutte qui auraient pu éviter cela non plus. A travers cet article et celui intitulé « Comment le fascisme est-il arrivé au pouvoir? », Jean Peltier revient sur le contexte de l’accession au pouvoir des nazis ainsi que sur les erreurs qui ont été commises et ont permis au nazisme de se développer.

 

La montée d’Hitler vers le pouvoir fut extrêmement rapide. Aux élections de 1928, le parti nazi récolta 2,5% des voix. En 1930, ce chiffre fut multiplié par huit et en 1932, il atteignit 36,8%. Le nombre de militants connut aussi une progression fulgurante, passant en quatre ans de 25.000 à 250.000. Quant aux membres des Sections d’Assaut (SA) qui étaient 100.000 en Janvier 1931, ils étaient 400.000 un an et demi plus tard.

Pourtant, la présence nazie dans le mouvement ouvrier resta faible. En 1931, ses listes syndicales n’obtinrent que 0,5% des voix aux élections des conseils d’usines et en 1933, Hitler étant déjà au pouvoir, elles ne dépassèrent pas 3%. Le mouvement ouvrier allemand, considéré depuis un demi-siècle comme le plus fort d’Europe, était donc tout à fait capable de barrer la route à Hitler. Les erreurs de ses dirigeants l’en ont empêché.

 

Parlementarisme et impuissance

Le parti ouvrier traditionnel était le Parti Social-Démocrate. Il avait une influence énorme dans la classe ouvrière et comptait 900.000 membres. 5 millions de travailleurs étaient membres des syndicats qui lui étaient associés. Il dirigeait beaucoup de grandes villes, avait ses propres forces d’auto-défense et contrôlait la police, forte de 80.000 hommes.

Mais cette force énorme fut paralysée face à la montée de la crise. Les dirigeants du SPD se refusèrent à organiser réellement travailleurs et chômeurs pour lutter contre les mesures d’austérité prises par les gouvernements de droite. Résolument opposés à toute collaboration avec les communistes, ils mettaient tous leurs espoirs dans de futures victoires électorales. Pendant des années, ils affirmèrent que ce serait au Parlement que la progression des nazis pourrait être arrêtée et que ceux-ci disparaîtraient si les travailleurs les ignoraient. En conséquence, ils s’opposèrent avec véhémence aux confrontations physiques avec les nazis dans les rues, préférant se concentrer sur des manoeuvres parlementaires avec la droite.

Cette faiblesse du SPD produisit évidemment l’effet contraire: elle donna confiance aux fascistes, dont l’emprise grandit sur la petite-bourgeoisie affolée par la crise, le chômage et les dévaluations. Pourtant, une partie des classes moyennes aurait pu être gagnée la perspective du socialisme si les partis ouvriers avaient organisé une lutte résolue contre les nazis et, dans la foulée, contre un système capitaliste de plus en plus discrédité.

 

Sectarisme et division

Le Parti Communiste, qui comptait 130.000 militants, était une force importante dans la classe ouvrière. Il défendait encore une perspective révolutionnaire mais était déjà passé sous l’influence stalinienne et reprenait intégralement les analyses des dirigeants soviétiques. Ceux ci affirmaient depuis 1928 que le capitalisme était entré dans sa crise finale, que la sociale-démocratie était sa dernière bouée, qu’il n avait aucune différence entre le fascisme et celle-ci, qu’ils étaient “jumeaux” et que la sociale-démocratie était en fait un “social-fascisme”.

Trotsky, alors chassé d’URSS par Staline et exilé en Turquie, critiqua sans relâche cette analyse Pour lui, sociale- démocratie et fascisme ne pouvaient être jumeaux; au contraire, c’étaient des ennemis mortels. “La sociale-démocratie sans les organisations ouvrières de masse ne peut avoir aucune influence. Le fascisme ne peut triompher sans détruire les organisations ouvrières. Le parlement est le terrain principal pour la sociale-démocratie. Le système fasciste repose sur la destruction du parle mentarisme”.

Les analyses du Parti Communiste stalinisé eurent les pires conséquences pour le mouvement ouvrier. Le danger nazi fut continuellement sous-estimé, Mais, plus encore, le PC s’isola de la masse des travailleurs, allant jusqu’à créer des “syndicats rouges” séparés des grands syndicats dirigés par les réformistes. Thalmann, le leader du PC, n’hésita pas à qualifier les appels de militants socialistes à l’unité anti-nazie de “dernière manoeuvre du social- fascisme”. Les dirigeants communistes affirmèrent sans arrêt que le seul moyen de lutter contre les nazis était de rejoindre le PC.

Ces deux stratégies – le parlementarisme du SPD et le gauchisme sectaire du PC – aussi erronées l’une que l’autre conduisirent à la division, à la passivité et à un affaiblissement dramatique du mouvement ouvrier.

 

Trotsky et le Front Unique

Trotsky défendit une stratégie complètement différente. Pour lui, les communistes devaient appeler les travailleurs membres du SPD à faire pression sur leurs dirigeants pour organiser en commun le combat contre les nazis. Il reprenait ainsi la tactique du Front Unique élaborée au début des années 20 pour organiser la lutte commune contre le patronat.

Cette tactique avait deux grands mérites. Elle aurait effectivement permis de regrouper les travailleurs – et ils étaient nombreux – qui voyaient la nécessité d’une lutte contre les nazis. Cela aurait pu redonner confiance et détermination à la classe ouvrière et entraîner une partie des classes moyennes dans la lutte contre le danger fasciste. D’autre part, cette lutte commune aurait commencé à dissiper les illusions que la majorité des travailleurs avaient dans les dirigeants socialistes, car il était évident que ces derniers tenteraient de freiner – ou même d’abandonner le combat aussitôt que celui-ci menacerait d’échapper à leur contrôle.

Alors que les ultimatums et les déclarations sectaires du PC étaient tout-à-fait inefficaces, l’expérience pratique faite par des millions de travailleurs à travers la lutte pourrait leur ouvrir les yeux. Partant de ce combat commun contre les nazis, les communistes pourraient élargir la perspective jusqu’à entraîner la majorité de la classe ouvrière dans la lutte pour renverser le système qui avait donné naissance au fascisme et rayait alimen té, à savoir le capitalisme lui-même.

Hélas, Trotsky écrivait au début des années ‘30 dans un désert politique. Alors que les militants socialistes et communistes allemands se comptaient par centaines de milliers, les révolutionnaires trotskystes, eux, n’étaient que quelques centaines. Malgré quelques expériences locales de Front Unique, les dirigeants du SPD et du PC maintinrent leur orientation jusqu’à la catastrophe finale.

Même celle-ci ne suffit pas à leur ouvrir les yeux. En novembre 1933, six mois après la victoire d’Hitler, le Parti Communiste proclamait encore qu’un nouveau soulèvement révolutionnaire avait commencé en Allemagne… à un moment où les communistes entraient dans les camps de concentration et où le mouvement ouvrier jadis le plus puissant du monde était détruit sans combat. Au même moment, Hitler donnait rétrospectivement raison à Trotsky en reconnaissant : “Une seule chose aurait pu arrêter notre mouvement – si nos adversaires avaient corrpris ses principes et avaient brisé avec la plus grande brutalité le noyau de notre nouveau mouvement”.

 

Le Front Populaire

L’histoire de la lutte contre le fascisme ne s’arrêta pas en 1933. Une fois au pouvoir, Hitler lança un programme de réarmement massif de l’Allemagne. L’Union Soviétique vit cette fois venir la menace d’une nouvelle guerre et se mit à chercher des alliances avec les puissances dominantes en Europe, la France et la Grande-Bretagne. L’Internationale Communiste toute entière fut mise au service de cette nouvelle politique. Au terme d’un tournant à 180° extrêmement rapide, elle abandonna la ligne sectaire des années 1928 à 1933. Une très large unité était maintenant présentée comme indispensable pour battre le fascisme.

Mais cette alliance n’avait plus rien à voir avec l’unité ouvrière. Elle s’adressait non seulement “aux organisations sociales-démocrates et réformistes et aux mouvements de libération nationale” mais aussi “aux organisations pacifistes, religieuses et démocratiques”, non seulement “à la classe ouvrière, à la paysannerie et à tous les travailleurs” mais aussi “aux nations faibles dont l’indépendance est menacée par la guerre et à un certain nombre d’Etats capitalistes qui sont aussi désireux de maintenir la paix”.

L’Internationale Communiste proposait donc purement et simplement une alliance en bonne et due forme à des bourgeoisies impérialistes exploitant “démocratiquement” des centaines de millions de travailleurs et de paysans dans le monde pour combattre d’autres bourgeoisies, tout aussi impérialistes mais moins fortunées. Partout, Staline et ses partisans se mirent donc, au nom du “Front Populaire” et de la lutte antifasciste à prêcher aux travailleurs européens la collaboration de classes et aux mouve ments de libération nationale la subordination aux puissances colonisatrices.

Cette politique trouva son application en France dans la création du Front Populaire – où PC et PS s’unirent aux Radicaux, le principal parti bourgeois – destiné à bloquer la montée des fascistes et à satisfaire quelques revendications de base de la population (hausses de salaires et lutte contre Te chômage).

Mais pour gagner – et conserver – l’appui de la bourgeoisie “démocratique”, il fallait lui faire des concessions. Le PC insista donc pour empêcher les socialistes (dont l’aile gauche s’était fortement radicalisée au cours des dernières années) de mettre des revendications trop dures dans les programmes électoraux.

Passant sans transition de l’internationalisme intransigeant au nationalisme bon teint, le PCF appela Jeanne d’Arc au secours de sa politique d’union nationale et introduisit “La Marseillaise” dans ses meetings.

Quand la classe ouvrière déclencha la grève générale en juin ‘36, juste après la victoire électorale du Front Populaire, les communistes y participèrent. Mais les dirigeants du Parti poussèrent à un compromis modéré avec le grand patronat et s’opposèrent à la prolongation du conflit après la signature d’un accord. Maurice Thorez, principal dirigeant du PCF, n’hésita pas à déclarer aux millions de travailleurs qui voulaient continuer le mouvement : “Il faut savoir terminer une grève”.

Ce fut pire encore en Espagne où un soulèvement ouvrier et paysan avait éclaté dans plusieurs régions en réponse à un soulèvement militaire mené par le général Franco.

A aucun moment, le Parti Communiste Espagnol n’essaya d’étendre la révolution naissante à l’ensemble du pays. Au contraire, pour maintenir l’alliance conclue avec le Parti Socialiste et divers partis bourgeois (républicains, nationalistes basques et catalans,…), il entreprit de soumettre les milices ouvrières et paysannes à la police et à l’armée “répu blicaines”, de mettre fin à la collectivisation des terres par les paysans et à la prise des usines par les travailleurs.

 

Contre le courant

Trotsky maintint pendant toute cette période sa ligne de Front Unique des organisations ouvrières et de développement des organisations de base. Cette fois encore, les révolutionnaires devaient aller contre le courant. Ils pouvaient certes s’appuyer sur la volonté d’unité dans l’action manifestée par des millions de travailleurs. Mais ils devaient lutter maintenant non plus contre le sectarisme gauchiste du PC mais contre les illusions crées autour de la large unité antifasciste par le ralliement de ces partis à la défense de la “démocratie” et de la “patrie”. Le faible nombre de militants trotskystes ainsi que les mensonges répandus et les persécutions organisées contre eux par les staliniens les empêchèrent de gagner un large impact dans les masses.

En France comme en Espagne, le résultat fut le même. Au nom de l’alliance avec la bourgeoisie “démocratique”, les staliniens découragèrent la combativité des travailleurs. Ils se firent les ardents défenseurs du parlementarisme, du nationalisme et de la collaboration de classes, gâchant ainsi une série d’occasions historiques. Cette politique ne fut même pas efficace du seul point de vue de la lutte antifasciste: Franco l’emporta en Espagne tandis que de larges secteurs des “démocrates” français abandonnèrent le Front Populaire. Une fois le danger écarté, pour se rallier à la droite conservatrice, voire à la collaboration ouverte avec les nazis.

En fin de compte, la défaite du nazisme fut le résultat d’une victoire des autres puissances impérialistes au cours d’une guerre atrocement meurtrière dans laquelle la classe ouvrière, découragée et désorientée, ne put jouer aucun rôle indépendant pour défendre ses propres intérêts.

En regard de ce terrible gâchis, les analyses de Trotsky sur la nature et le développement du fascisme continuent d’impressionner par leur précision et leur lucidité. Un demi-siècle plus tard, la stra tégie qu’il proposa de mettre en oeuvre pour en briser la montée reste aussi d’une brûlante actualité.